Bienvenue sur mon blog, la version online de ma vie. Je m’appelle L., c’est un mensonge évidemment, mais pourquoi vous révéler ma véritable identité ? Vous êtes sur Internet, ici je suis à la fois personne et tout le monde, vous me croisez peut être chaque matin en prenant le bus ou vous vivez sur un autre continent, nos regards ne se rencontreront jamais, peu importe, rien n’importe ici, puisque tout peut être faux. Donc peu importe mon nom, le vôtre, vous êtes dans ma vie l’espace d’un instant.
L. arrêta ses doigts qui pianotaient sur le clavier, pourquoi s’était-elle mise à écrire ? Une multitude d’interrogations lui vinrent à l’esprit, elle ne dormait plus ou si peu, elle cherchait, des réponses, des questions, elle ne savait plus vraiment. Elle parcoure la toile en nocturne, dans le silence de sa ville, de sa vie, elle revisite virtuellement son monde. Besoin de se sentir vivre, de façon IRL ou pas. Internet, sa dimension parallèle, abritant fiction et réalité, imagination et raison, noir et blanc, bien et mal, vie et mort, réunis en un seul lieu. Depuis quand posait-elle ses questions à Mister Google ? Dernière demande en date « mode d’emploi d’une vie », le moteur de recherches avait trouvé des réponses, pas les bonnes. Il fallait bien avouer que dans ce domaine même Internet restait sans réponse, pour le moment…
Je reprends. L., 20 ans, accro à l’imaginaire, ne vous moquez pas, c’est la stricte vérité. Inadaptée au monde réel, j’en suis phobique, mon ressenti est celui de l’agent Smith, « je hais cette planète, ce zoo, cette prison, cette réalité, peu importe comment vous la nommez, je ne peux plus la supporter. Elle sent la merde ». Bref. Depuis quand suis-je accro ? Je ne saurai le dire, sans doute depuis toujours, il aura fallut s’en rendre compte et l’accepter. J’en suis à la première étape, je viens de la franchir, à l’instant. De nos jours, pas de place pour le rêve, pas vraiment de quoi rêver d’ailleurs. Le quotidien de milliers de personnes est un cauchemar, pour l’autre millier il est insignifiant voir absurde… Bienvenue dans le monde réel, la bonne blague, montrez moi le contrat qui stipule que j’ai signé pour une vie aussi ennuyeuse. Je râle, j’ai le droit, on passe tant de temps à se taire, une génération ensevelie sous les moyens de communication dont la parole s’essouffle, on a des maux mais on ne trouve plus les mots pour les définir. J’essaye de rendre mes plaintes virtuelles, j’avoue j’espérais que cela m’aide à les faire sortir de mes pensées, bien réelles, elles. Si je vous racontais ma vie ? Vous me diriez probablement qu’elle convenable, que de nombreuses personnes aimeraient avoir autant de chance, qu’il existe pire, que je suis une gamine égoïste. Et alors ? Je ne vous ai pas demandez votre avis. Moi ma vie, elle m’ennuie. Elle se passe, cyclique, on se lève le matin pour faire ce que l’on attend de nous, études, travail, argent. Parqués jusqu’à notre majorité avec des gens du même âge, afin de respecter une norme sociale. Cependant, je n’ai rien à voir avec eux, avec vous, nous sommes des étrangers, pas issus du même monde, même pas du même univers et je passe mon temps à entretenir l’illusion qu’on parviendra à combler cet espace. Triste réalité, la différence c’est enrichissant, surtout pour les autres. J’ai donc quitté ce monde où je ne trouvais pas ma place, une vie à l’image d’une publicité sur papier glacé, prédéfinie, figée, similaire aux autres je n’en voulais pas. Bien sur je généralise, je parle notamment des gens traversant la période qui précéda mon éveil au monde, celle qui a coûté ma vie… Sociale. Atteinte de blemmophobie, arrivée en phase terminale, j’ai finis par appuyer sur la touche RAZ des données incluant ma capacité à vivre parmi mes semblables. Mais Internet est source de toutes formes de vie, même sociale, même réelle, IRL. D’après l’opinion générale, on appelle les gens comme moi, des « geeks », terme regroupant les personnes ayant une forte prédilection pour les machines électroniques dotées d’écran et y passant du temps au quotidien à des degrés variables. On notera que certaines de ces personnes présentes couramment des phobies sociales et qu’il peut s’agir d’un palliatif à un manque ou d’une réaction envers une incompréhension du système social actuel. On se voile la face en pensant le contraire, on s’illusionne, parfois on aime ça. En ce qui me concerne ? Mes nuits y passent, grises comme quand on essaye de regarder dans le noir, les éléments se ressemblent, s’assemblent, tout se confond, étranges mais différentes, intrigantes car inconnues. C’était sans doute suffisant, des heures passées à combler virtuellement ma réelle solitude. Qui ne se sent pas seul ? Nous sommes donc beaucoup à trainer sur cette toile faite au fil de nos seules vies, on rêve que l’on n’est pas seul. Afin de distraire nos moments d’ennui, on erre sur le web, dans les ruelles de cette giga ville, nos pas nous guidant : ce que l’on connait, ce que l’on aime, ce qui nous intrigue. Chacun à ses sites de références, ses habitudes, ses passions, ses secrets, montre moi ton historique je te dirai qui tu es. Une cyber vie ? Non, un cyber rêve, clics instantanés vers ce qui nous fait envie, Alt+F4 pour le reste, non-applicable à échelle humaine. Dommage.
L. laissa planer le mouvement régulier de ses doigts, à l’écoute de ses pensées, essayait-elle, elle aussi, de combler un vide ? Après ces années passées à le créer, à le laisser s’installer… Elle chassa cette idée et repris le fil des ses écrits, la barre de texte clignotait nerveusement à l’écran.
J’étais donc en quête de personnes intéressantes, et non pas intéressées ce qui aurait été plus facile à trouver. Ma requête auprès du moteur de recherche fut « amis », et quand on est beaucoup à aspirer à la même chose, Internet veut, Internet peut ! Et multiplie même les solutions, j’avais à ma disposition masse de liens vers des cybers lieux où se trouver de potentiels cybers rencontres. Diverses options s’offraient à moi, la caverne d’Ali Baba version friends. Dix mille façons de se lier d’amitié, avec garantie de réussite, sans investissement, sans frais supplémentaires, sans faire don d’une part de soi, sans rien, la douce utopie. Parmi ces choix prédéterminés, il y avait les forums, des catalogues de vente proposant différents modèles : centres d’intérêt, partage d’idées, passions, rêves. Les blogs, bavardages de vies itinérants, dernier conquérant en date du web, à l’image de la civilisation qui l’a vu naître, on fait semblant d’avoir une super vie, de supers amis, d’être une célébrité locale et on crache joyeusement son venin sur le reste, le tout tranquillement assis derrière son PC ! Des instants de vie volés témoins de toutes les facettes de l’être humain, sociable, narcissique, patriote, romantique, vulgaire, désespéré, dragueur, sensible, con, vieux, moche, idiot, beau, inintéressant, souvent. La même diversité qu’en vrai, la sécurité du virtuel en plus, après tout sur Internet on est qui l’on veut être, on montre ce que l’on a envie de montré, on raconte ce qui nous arrange, plus simple. Pas vrai ? On est un con. Je peux également citer les tchats, âmes sensibles s’abstenir, le monde est crue L., vous n’êtes qu’un morceau de chair sanguinolent sur l’étalage d’une boucherie. De même pour les sites de rencontre, car ils osent appeler cela une rencontre, les fous. Internet, le plus grand trafiquant sexuel au monde. Protégées par la distance virtuelle, les âmes des individus s’avilissent, la raison ne les éclaire plus, ils veulent de l’action. Coupez ! Une farce, un loup dans une bergerie montrant patte blanche, laissez moi rire… Ou pleurer. J’ai cru que je ne trouverais pas ce que j’étais venue chercher, des amis. A ce propos n’avez-vous jamais remarqué que souvent en faisant une faute de frappe sur le mot « amis » on écrit le mot « mais », avec les amis il y a toujours un mais, n’est-ce pas ? J’ai choisis la solution la moins pire, le forum, rassembler des gens autour d’un intérêt commun, un concept courant dans le monde réel, facilement applicable virtuellement. Il fallait à présent que je trouve une passion que j’accepte de partager, parmi ce qui me permet de sublimer la réalité de quoi puis-je parler sans avoir à me cacher, quel rêve vais-je pouvoir soumettre à leurs regards ? J’entends des couplets moqueurs, je sens les réponses gênées, l’indifférence qui rend transparent.
Un sourire apparu au coin de ses lèvres tandis que ses yeux s’embuaient, elle avait peur, à nouveau se dévoiler, parler de soi, elle n’aimait pas parler d’elle, elle préférait parler d’L., comment on tisse des liens ? Elle ne savait plus, tout cela semblait si lointain à présent : les éclats de rires communs, les écoutes attentives, les épaules où l’on pleure, les silences entendus, des souvenirs d’antan. Elle avait tout perdu et rien. Les vrais liens ne se brisent pas de façon si anodine, si insignifiante, tout était à faire, à vivre finalement. Sa respiration s’était calmée, la tête balancée en arrière, affalée sur une chaise de bureau, les paupières closes, elle se relevait de tout, elle le savait mais ça ne l’empêcher pas de tomber, de se faire mal… Se relever, alors, encore, une fois, deux fois, trois fois… Mille fois.TRY AGAIN ! Une écriture aux couleurs criardes apparut dans son esprit, clignotante, un gyrophare dans l’obscurité, elle sourit, pensée de geek à la con. Les jeux vidéos, ses compagnons de galère, de solitude, de nuits blanches, de plans foireux, omniprésents dans les mauvais moments. Idéaux pour les soirées de déprime, ils occupent les mains et l’esprit, ils permettent de partir, peuvent servir d’exutoire, ou seulement à rêver, ils leurrent la réalité l’espace de quelques heures, quelques jours, une vie. Pour parfois même oublier, s’oublier. Mettre sa vie sur pause et jouer le jeu. Elle y jouait plus depuis quelques temps, du gaming compulsif, boulimique de MMORPG, envie de se perdre. Et de retrouver une vie plus simple OL, qu’elle choisissait, sauver son monde ou le détruire. Avouez que c’est un impact plus concret dans l’histoire humaine qu’une existence standard, il y a là de quoi être tenté. Encore un peu, ne la réveillez pas, elle rêve et c’est merveilleux. Elle émergea vingt minutes plus tard, elle n’en pouvait plus, trop de fatigue accumulée. L’écran d’ordinateur éclairait son visage d’une lumière blafarde, c’était la seule source lumineuse de la pièce, elle regarda d’un œil absent la fenêtre ouverte. Une page web d’un annuaire de forums classés par choix de catégories, elle lu la liste, espérant un coup de cœur pour l’un des thèmes. Elle hésita : cinéma, s’arrêta : poésie et littérature, non, encore fragile pour partager une chose si intime, ses poèmes, sa prose, une époque révolue. Enfin, ses yeux se posèrent sur une dernière section et son choix se fit.
Finalement je me tournais vers les jeux vidéo, un thème qui me plait assez pour m’y investir et me permettant d’être en terrain neutre lorsque je vais rencontrer d’autres membres. Il ne fallait pas que ça touche de trop près à ma vie, sinon la protection de la virtualité disparaissait, mais que cela l’intègre quand même afin d’avoir une opinion solide sur le sujet. Un forum, c’est une colonie de vacances virtuelle avec différents ateliers, différents services, différents règlements, différentes ambiantes. Et bien, « let’s go to the show ». Surfer de topic en topic, lire les avis de la communauté sur différents jeux de ma connaissance, les coups de cœurs des membres, repérer les pseudos possédant des affinités avec mes opinions, jeter un coup d’œil au trombinoscope. Et toujours cette impression de s’incruster au milieu d’une gigantesque conversation entre des inconnus, cependant les gens paraissait étonnamment proches, une grande bande de potes, en voyant certains smileys je croyais entendre les rires de certains, je m’imaginais facilement les mines boudeuses d’autres. Ambiance bon enfant, tout en possédant un savoir irréprochable dans le domaine qui nous rassemblait tous, le jeu. Et pas n’importe lequel. Un des forums retenu mon attention, particulièrement actif il comprenait des sections libres où ses membres parlaient d’autres sujets, cinéma, photo, dessin, manga… Agréablement surprise de voir qu’ici ces sujets n’étaient pas rade, je m’aventurais un peu plus loin dans ce nouvel univers, serais-je tombé en un lieu où les gens pensent par eux-mêmes, réfléchissent, ont un avis sur le monde qui les entoure ? Méfiante, trop de déceptions au préalable, trop de scepticisme vis-à-vis du genre humain, trop de doutes sur cette capacité appelée le partage. Pourtant une indéniable attirance me poussait à revenir chaque jour. Tel un fantôme sur le forum parcourant les topics en touriste, j’observais ce monde miniature qui s’offrait à moi, camouflée derrière l’écran je me délectais de cette passion commune. Avais-je vraiment besoin de déclarer ma présence ? En ressentais- je l’envie ? Non, pas du tout, j’étais « le petit centre chaud autour duquel se pressait toute la vie de ce monde ».
Pourquoi me suis-je inscrite alors ? Avant de m’en apercevoir mes clics m’avaient mené à la page d’inscription. Nom, prénom, âge, ville, le mensonge pouvait commencer ou prendre fin maintenant, la solution de facilité, osciller entre être quelqu’un et n’être personne, entre être moi ou essayer d’être quelqu’un d’autre, quand j’y pense c’était peut être les questions existentielles de ma vie à cette époque là. Méthodiquement je me mis à décliner ce qui faisait officiellement ma personne, nom, prénom, âge, ville, toujours les mêmes demandes, questions inutiles, réponses inutiles. Le choix du pseudonyme me posa plus de difficulté, qui voulais-je être, quelle image donner de soi, qui serais-je pour eux, qui était je pour moi ? Plusieurs idées, surnoms, périodes de ma vie, facettes de ma personnalité. J’étais à un tournant de ma cyber vie, de ma vie puisqu’elles ne faisaient qu’une à ce moment, je n’en avais pas conscience néanmoins je pris un pseudonyme inédit, envie de changement, envie, c’était déjà beaucoup.
L. eu un moment d’hésitation, hypnotisée par la case « pseudo vu par les autres utilisateurs », Alice. Le doux prénom de l’héroïne aux yeux bleus de L. Caroll, une enfant descendant un puits sans fond. C’est donc l’histoire d’une petite fille qui tombe et qui au fur et à mesure de sa chute se répète sans cesse pour se rassurer : « Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien… » La chute c’est important, si on en meurt pas. Elle dirigea le pointeur de sa souris vers l’icône « validation », cliqua, comme on lance des dés, comme on tire une carte, comme on appuie sur la gâchette à la roulette russe, on coupe les fils pour tenter de désamorcer la bombe.
C’est fait. Officiellement membre du forum http://inwondergameland.com, je pouvais donc poster en toute liberté, presque, j’allais enfin pouvoir ouvrir ma gueule, c’est ce que je fais de mieux, paraît-il. J’avais parlé trop tôt, un mail de l’administration de ma nouvelle communauté. J’étais la bienvenue, soudainement le monde était ravie que j’existe, et on voulait tout savoir de moi, j’étais donc priée de me présenter avant de poster, bien sûr, pour le bon fonctionnement du forum et le bien-être de chacun. Le politiquement correct pousse à l’individualisme par solidarité, j’allais y passer, nous y passions tous. Une sorte de bizutage virtuel, maladroitement tenter de parlé aux autres de soi, on jugerait mon expression, mon estime de moi, voir mes goûts ou mon orthographe. Aussi agréable que d’être nue sous un néon un lendemain de cuite. Vous voyez un peu le calvaire ? Me présenter, mais qu’avais-je à leur dire moi à ces inconnus ? « Salut ! J’existe. »
Un petit ricanement résonna dans la pièce, elle se moquait, d’elle surtout, ne pouvant nier que l’inspiration manquait dès qu’il s’agissait de parler d’elle. Non pas qu’elle n’est rien à dire, elle n’avait juste pas envie de se partager au premier abord. En plus, elle n’aimait pas les listes, elle n’aimait pas grand-chose d’ailleurs, ou elle se plaisait à le croire. Il y a toujours une différence entre ce que l’on est et ce que l’on croit être, entre la façon dont on est perçu et façon dont on se perçoit, entre ce que l’on est et ce qu’on aimerait être… C’était peut être ça, son problème, à L. et à tant d’autres.
Le cadre destiné à ma présentation restait désespérément vide, je tapais un « salut », je l’effaçais aussitôt, banal, simple et nul, archinul. Je ne savais pas quoi leur raconter,
j’étais là c’était déjà beaucoup, ils ne savaient pas, eux. Il fallait que je me lance, comme se jeter dans le vide du haut d’un immeuble sans filet de sécurité, trois cent pour cent d’adrénaline
pure. C’était le début du jeu, de mon jeu, et le pire c’est que ça allait peut être me plaire. « Il était une fois, une petite fille, dans une grande ville ». Ce serait le point de
départ, L. allait se raconter, à la manière d’un conte de fée, ceux qu’on lit en chuchotant car ils détiennent beaucoup de secrets et qu’ils sont parfois tristes. Elle allait les endormir, ne pas
mentir, ne pas s’expliquer non plus, pas là pour plaire, pas pour se plier à la norme. Et pourtant, c’était différent, pour une fois c’était prenant, c’est sans doute ça aller de
l’avant.
« Le savez-vous ? Les grandes villes sont désertes. Plus la ville est peuplée moins les gens se parlent, on pourrait appeler cela l’ironie du sort. Nous sommes ici dans le modèle miniature d’une ville, perdus quelque part dans l’immensité de la toile. Elle vient en ce lieu rencontrer ses semblables afin de partager un rêve, le jeu. Pour L. aussi c’est une part de sa vie, elle se prend pour une héroïne. Flingues, katanas, poings, sniper, bombe nucléaire, sa vie de gameuse est un immense champ de bataille où les guerres se succèdent et ne se ressemblent pas. Une héroïne sans histoire, c’est ce qu’elle est, car c’est triste une histoire sans héroïne. Elle c’est moi et moi c’est L. Chasseuse de rêves à temps plein, tant que je peux. C’est dans les RPG que je m’enrôle, je m’envole en terre lointaines, là où les quêtent me mènent, je règne. J’aime le jeu comme les gens s’aiment, de façon irraisonnée, irraisonnable, entièrement prête à partir dans l’univers que j’ai choisit, ne venais pas m’en sortir mais si l’envie vous prend passez m’y voir, de l’autre côté du miroir. »
Fin de la rédaction, quarante minutes, dix lignes. Elle se relut avec appréhension, ils n’allaient pas comprendre, la prendre pour une folle. Peut être l’était-elle un peu ? Sa présentation restait une énigme, L. lui ressemblait, écrite à la troisième personne, comme si elle parler de quelqu’un d’autre, paroles venues de temps anciens pourtant écrites via une machine high-tech. La modernité, celle à laquelle elle était accro, son quotidien. Elle ne jurait que part la virtualité, devenue sa réalité, son monde, son espace. Vital ? Sans doute. Elle doutait pourtant, ils l’assaillaient, percés sa défense, car elle s’était livrée, en langage codé, certes, mais dans ce flou existait une véritable part d’elle. Peut être plus que ce qu’elle imaginait.
Je fermai la page, je ne voulais pas attendre leurs réponses, être suspendue à leur jugement, effrayée par leur hypothétique indifférence, je voulais feindre la mienne. Il fallait que je m’occupe, oublier que je m’étais mise à nue en laissant trainer ma culotte. MSN ? Bof, pas envie de tous ces bavardages inutiles, identiques, inintéressants, qui tuent plus facilement les relations que le temps. Gaming ? Manque de concentration, de motivation, flemme, grosse flemme. Surf aléatoire ? What else ? Je me retrouvais à nouveau en des territoires virtuels inconnus, le monde réel avec ce je ne sais quoi en plus, m’émerveillant de voyages via Google Earth, de l’affection de mes quatorze animaux virtuels et de ma dernière acquisition design sur un site chinois qui ne fonctionne pas faute d’adaptateur mais qui décore parfaitement ma table de nuit Ikéa également commandée en ligne et livrée à domicile. Oui, à cette période de ma vie, ma réalité se résumait effectivement à cela, je menais une cyber vie intense pour combler le vide réel dans lequel je vivais. Je ne l’avais pas choisis, ni contrer d’ailleurs, non, il s’était installé petit à petit, d’abord dans le regard des autres puis dans le mien, le vide. Même pas intersidéral, même pas S-F.
Elle retenu son index droit, le regard absent plongé dans les méandres de ses pensées, elle s’en voulait d’en être arrivé là, coupée du monde par peur, par déception aussi, elle se sentait si misérable. Un bruit sourd, le cadavre explosé d’une souris sur le sol. Et merde. Elle regrettait déjà son geste, elle venait de jeté l’objet sous sa main, il n’était pas des moins utiles pourtant. Mais L. était comme ça, se compliquer la vie dans les moments désagréables était sa spécialité. Rageusement elle éteignit son PC aux raccourcis clavier, et se mis au lit. Elle n’avait pas sommeil mais cela n’indiquait rien sur son état de fatigue. A tâtons elle chercha une boite posée près de son lit, dessus il était écris « Morphée », elle prit deux pilules « rouge baiser » parmi leurs congénères, reposa la boîte par terre et sa tête sur l’oreiller pour sombrer au pays des merveilles. 02.02 AM, heure digitale, rouge sang sur fond noir, dernière image. Cette nuit parmi tant d’autres elle ne rêva pas, les somnifères ça fait dormir faut pas rêver. Ses yeux s’ouvrent, 10.45 AM, la tête plombée par la détente chimique qui l’avait assommé près de neuf heures. D’un geste hésitant elle attrapa la boîte « Durs réveils & Co. », Efferalgan 1G, verre d’eau, bulles. 11.10 AM, L. fit le mètre séparant le lit du bureau, pressa le bouton « on », le processeur se mit à ronronner, son animal de compagnie s’éveillait. Elle posa sa main sur le tapis à souris, et jeta un regard perplexe à l’endroit où devait se situer cette dernière, rien. De vagues souvenirs de la veille se rassemblèrent dans son esprit, elle constata la dépouille de sa souris jonchant encore la moquette, paix à son âme. Et merde… Encore une fois. Sa voix résonna dans la pièce vide, un PC sans souris, un sportif amputé. Ses yeux bleus parcoururent les alentour dans la pénombre en vain, elle se résigna à ouvrir les volets. La lumière du jour ne lui était pas indispensable, trop crue sur son pâle visage, trop vive pour ses yeux clairs, ceux qui posaient sur le monde un regard si vague, si distant. Son téléphone portable lui apparut enfin posé négligemment sur un tas de fringues, dans son répertoire elle chercha de quoi satisfaire son besoin. Un nouvel appel, miniature de sa vie sociale, des connaissances à usage unique, des appels à but unique. Autant de petit rien venant perturber son quotidien, faire vite. Requête : personne travaillant dans un magasin d’informatique susceptible de venir lui porter une souris neuve à domicile. Elle appuya sur la touche verte, sonnerie, attente. Décroche…
- Que me vaux l’honneur de ton appel ?
Silence. Devrais-je lui demander comment il va, ça fait longtemps que je ne lui ai pas téléphoné.
- Ecoute, j’ai explosé ma souris cette nuit…
- Pas d’chance, comment t’as fait ton compte ?
Silence. Pas envie lui dire la vérité, s’il y en avait une.
- En jouant à Diablo 2… Tu me connais, quand je joue en hardcore je m’emporte facilement, ma souris à rendue l’âme, mon perso également, et je ne sais même plus dans quel ordre…
Mon excuse préférée, mais c’était du vécu, Diablo 2 m’avait coûté bien plus qu’une sourie d’ailleurs.
Rires. Le sien.
- L., tu devrais arrêter les jeux vidéos ça te rend mauvaise, enfin ça tu l’es déjà peut être un peu. Bref, j’imagine que je ne te raisonnerai pas.
- Tu imagines bien. Ca fait déjà deux minutes que j’ai arrêté de t’écouter. Tu pourrais m’apporter une souris à ta pause ? Je te rembourserai dès que tu passeras chez moi.
- Tu ne veux pas descendre la chercher, on pourrait aller boire un verre ? Allez, le magasin est à cent mètres de chez toi.
Silence. J’ai du me tromper de numéro, mauvaise pioche…
- C’n’est pas grave si tu ne veux pas me rendre service, tant pis, je te laisse.
- … … .. . . .
L. ?! Attend ! Le prend pas comme ça… C’est bon, je passe à midi.
- Merci. Je ferais du café.
Touche rouge, minutes interminables, elle tapa son mot de passe par réflexe, « aliceinwonderland2046 ». Son fond d’écran apparut, l’angle de vue d’une balle pointé à l’intérieur d’une gorge en noir et blanc. Tout droit sorti de l’imagination d’un inconnu, cette image n’était pas réelle, ce n’était pas une photo et pourtant son réalisme était bluffant. Le créateur souffrait, une confession utilisée pour exorciser ses propres démons. « Welcome to the real world », la voix de Morphéus s’éleva, le son de démarrage de son PC. Un sourire se dessina sur ses lèvres tandis qu’elle scrutait le ciel par la fenêtre, un bleu tacheté de nuages blancs, elle bloqua. Pour une fois son regard était tourné vers le monde réel, elle se laissa voguer jusqu’à ce que l’on frappe à la porte. Elle sortit de sa rêverie et alla ouvrir son antre. Au préalable L. jeta un coup d’œil au miroir, ses yeux étaient encore gonflés de sommeil, elle remit vaguement ses cheveux, et tourna la clé. Salut...
- J’ai ta souris poupée L. !
- J’ai ton café… vendeur de souris.
Le jeune homme entra une souris dernier cri à la main, et lui tendit tel un bouquet de fleurs.
- Merci, branche-la au PC pendant que je sers le café.
Elle se dirigea vers la cuisine sans regarder le cadeau. Quelques instants plus tard, ils bavardaient de choses insignifiantes une tasse à la main quand L. mit fin à la conversation sous prétexte hygiénique. Sa demande satisfaite, elle commençait à se lasser des formalités, son PC l’appelait et ce type l’ennuyait.
- A une prochaine fois L. ! Je compte sur toi.
- Tu seras invité aux funérailles de ta souris, comptes-y. Au revoir.
Probablement pas la réponse qu’il attendait, ce n’était pas non plus une serial-killeuse de souris, cependant elle n’avait pas envie de faire plus. Ami à usage unique, je n’ai pas envie de te consommer, au revoir, à jamais. Elle referma la porte à clé, supprima le numéro de téléphone de celui qui venait de partir et rejoignit sa place, son cocon, sur sa chaise de bureau devant son PC, la souris dans sa main droite.
Je jure de ne dire que la vérité, rien que la vérité.
Elle venait de taper ces quelques mots sur son blog, ses mains étaient moites, un changement était en train de s’opérer en elle, c’était trop facile de leur mentir mais difficile de se tromper chaque jour, renouveler incessamment les mêmes erreurs, elle avait quitté un cycle pour au final entrer dans un autre, elle ne les berner même pas, ne les affronter pas non plus, elle les fuyait depuis le début. Les autres. Ne plus se cacher était la solution envisagée, surtout d’elle-même.
Dans mes favoris je cliquais sur le lien me menant au forum, en un instant je fus téléportée sur la page d’identification : pseudonyme, mot de passe. Pour la première fois depuis mon inscription j’allais déclarer ma présence, mon cœur s’emballait, j’allais monter sur scène devant une foule de spectateurs inconnus et essayait d’aller leur expliquer le comment du pourquoi de ma culotte et certainement me casser la gueule comme à mon habitude. Sur mon topic de présentation, tout à droite, quarante vues, trois réponses, jusqu’ici normal. Je m’empressais d’aller consulté les réponses en question, la première provenait d’un membre répondant au pseudonyme de Neko.failed.files, je l’avais déjà remarqué, car sa façon d’écrire ne permettait pas de déterminer s’il s’agissait d’un garçon ou d’une fille. Son avatar représentait une cigarette consumée entre les doigts d’une main ensanglantée, à l’endroit où aurait du se situer la marque il était écrit de façon manuscrite « MY LIFE ». L’image me fascinait, plus philosophique que trash, « nos vies se consument à chaque instant », faisant ressortir autant la beauté que l’horreur de cette vérité … J’oubliais un instant de lire, absorbé par l’avatar et le texte qui se dessinait à côté. Une police psychédélique faisait de longues arabesques d’un magnifique rouge sombre en esquissant quelques mots au détour d’un passage.
« Miaouwww =^.^= ! Toi au moins tu ne fais pas les choses à moitié ! Et hop un peu de culture littéraire dans ce monde virtuel. Merci. Welcome in our world Alice, ta plume donne des ailes c’est avec plaisir que je m’envolerai vers ton univers. En attendant je te laisse à ta guise découvrir le notre, mais je préfère te prévenir nous sommes tous fous ici. Pour te ficher tu as le trombinoscope, même si je te le déconseille si tu es aussi jolie qu’Alice doit l’être =^o^=, tu trouveras sans doute plus ton compte dans la section Gaming, les rubriques jeux et consoles préférés étant quasi inévitables si tu souhaites éviter le lynchage. T’en fais pas il y a de quoi ou de qui se défouler, vas y de ma part si tu aimes les carnages. Dans Other world tu pourras consulter des rubriques sortant de ce cadre en autres créations personnelles, j’espère t’y croiser.
A plus tard dans cette foule virtuelle. »
Son cœur avait loupé un battement à la lecture du « merci », il avait le doux goût du pardon, était-ce pour son manque de confiance, pour son autoprotection évidente, là n’était pas la question, cela faisait longtemps qu’on ne lui avait pas donné si subtilement la permission d’être elle-même.
Ne trouvant pas les mots adéquats pour exprimer ma gratitude et bloqué par la gêne engendrée par cet accueil chaleureux je m’esquivai me dirigeant vers les topics conseillés par cet ange salvateur. Je cherchais ses réponses parmi la masse, je voulais en savoir plus sur cet être car comment avait-il pu écrire avec autant de précision ce que mon cœur désirait lire ? J’aperçus enfin son post reconnaissant son avatar : console de jeux vidéo préférée, verdict, ordinateur sur écran plasma. Parfait, c’était le choix que j’espérais, j’allais pouvoir jouer avec cette personne, il le fallait, qui était-elle ? Je voulais la comprendre car elle en savait trop, elle aller payer pour cette impudence, ou pas. J’avais conscience de l’importance de ma réponse dans ce topic pour mes rapports avec cet inconnu et le reste de cette communauté de gamers, c’est pourquoi je ne pouvais bâcler ma réponse, je remis donc cela à plus tard et continua mes recherches sur le membre qui m’intriguait tant. Types de jeu pratiqués: RPG, FPS, Fight. Jeu préféré : Les êtres humains. La sentence tomba, irrémédiable, j’étais totalement charmé, cette phrase semblait tout droit sortie de ma propre bouche et faisait de lui mon jouet préféré pour le moment. Cependant, un autre post attira mon attention, un membre du pseudonyme de Crazy.LOG avait écrit : Type de jeu : Tous sans exception. Jeu préféré : Cache-cache. Décidemment ce forum promettait de belles parties, très variées, envie de changements ? Bonne pioche .Je retournai sur mes pas avec appréhension, l’idée d’établir mes critères de sélection à travers ces deux topiques me paraissait évidente, il y avait ici des joueurs confirmés, c’étaient eux que je voulais interpeller. J’étais exigeante dans le jeu comme à la vie, pas de temps à perdre lors de cette existence éphémère, je m’ennuyais parmi le commun des mortels eux aussi, ceux qui incarnaient une nature humaine sans espoir d’où rien de bon ne pouvait jaillir. Arrivais-je trop tard sur le champ de bataille ? Restait-il encore des choses à sauver, ou plus simplement à découvrir. Les tambours de guerre résonnés violemment dans mon esprit, il allait falloir se battre, sans arme à mains nues, pour finir par n’être plus que soi-même.
Ma console de jeux préférée ? Machinalement je tapais : « PC », quel autre choix faire, s’en était devenu une part de moi, ma continuité physique et mentale. Relié à
Internet, minimum, car un ordinateur sans le net il faut le dire c’est un être humain sans culture, c’est courant me direz vous et alors ? La masse ne justifie rien, elle envahit tout et
s’établit comme une norme alors qu’elle n’est qu’un nombre. Le pire c’est que les gens y croient et que j’existe au milieu d’eux. « Type de jeux : MMORPG,RPG, Aventure, Stratégie. Jeu
préféré : Ma vie. J’aime la difficulté, les heures perdues à tourner en rond pour résoudre une énigme, les combats inégaux contre des adversaires bien plus forts, les échecs à répétition, et
les victoires, les instants de bonheur arraché à un prix excessif, le cœur au bord de l’implosion ne pouvant contenir autant d’émotion à la fois, et puis les ténèbres à nouveau, toujours, parce
que sinon au final ça ne serait pas si excitant. La lumière ne brille jamais autant que lorsqu’elle est entourée d’obscurité. Le personnage de jeux vidéo que je préfère incarner ? Moi aux
commandes de mon existence, je cohabite avec un scénariste multischyzofrène mélancolique dont chaque personnalité à un vice particulier, phobique, dépressif, colérique, toxicomane, poète,
terroriste, mythomane… Les intrigues sont incompréhensibles, les rebondissements improbables, les solutions incohérentes, les aboutissements irraisonnables, la finalité inconnue. Le gameplay est
pourtant basique, un seul perso à contrôler, pad multidirectionnel, vision 3D en version bêta, A.I variable avec bugs réguliers, cœur, paramètre fusionnant les talents principaux et la chance
mais de façon particulièrement aléatoire, add-on infinis, ne cherchez pas il n’y a rien qui puisse rivaliser avec cela actuellement sur le marché.
Je préfèrerais ne pas vous le préciser mais je joue en solo à ce jeu là. »
Ecrire un commentaire - Voir les 11 commentaires